La symbolique des regrets dans la pratique diplomatique

Par shanda.tonme | Jeudi 18 mars 2010 | Le Messager

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La nouvelle crise en cours dans les relations déjà très spéciales et délicates entre les Etats-Unis et Israël, constitue un extraordinaire cas d’école autant pour les professionnels que pour les étudiants des relations internationales. Jamais relations entre deux Etats n’ont été aussi chargées d’émotions, de facteurs d’influence, d’interférences des acteurs privés, d’histoires et d’enjeux géostratégiques. L’Etat d’Israël n’est pas ou plus seulement comme le prétendent certains stratèges, la gâchette ou encore la tête de pont des Etats-Unis dans une région turbulente, trouble et hautement sensible. L’Etat d’Israël est le cœur, le poumon, et l’âme de la planification militaro-diplomatique des Etats-Unis dans la région certes, mais il est aussi le porte malheur, le souffre douleur et la mauvaise conscience par lesquels, les pires problèmes des Etats-Unis arrivent, s’expriment, s’étalent, se complexifient et s’installent avec permanence, constance et insistance.

Peut-on dans ce contexte imaginer un seul instant l’une des parties exprimant des regrets pour un acte, une déclaration, une démarche, une erreur matérielle ou intellectuelle à un moment donné de leurs relations ?

Le monde entier ne le sait que trop, que les relations entre les Etats-Unis et son difficile et incontestablement turbulent partenaire, disons protégé pour être plus logique, connaissent une passe très ennuyeuse pour ne pas dire dangereuse, depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche. Tout le monde le sait et les deux parties ne le savent que trop, que deux paramètres fondamentaux empoisonnent ces relations : le principe de la création d’un Etat palestinien d’une part, et l’arrêt de la colonisation des territoires palestiniens d’autre part. Or si Barack Obama avait fait de la création d’un Etat palestinien un des objectifs à atteindre durant son mandat, l’actuel gouvernement israélien de droite dirigé par Benyamin Netanyahou n’a pas attendu bien longtemps, pour annoncer son opposition à ce qui apparaissait déjà comme un acquis sur la scène internationale. Mieux, la colonisation des territoires palestiniens, caractérisée par la décision de construction de nouveaux logements en territoire palestinien, notamment en Cisjordanie, non seulement n’a pas cessé, mais a connu une certaine accélération.

Le pôle de crise et la traduction des regrets

La diplomatie professionnelle est un art de la symbolique fait de toutes sortes de signes, de gestes et de choses apparentes et transparentes. Parler au clair ou en direct dans un style immédiatement compréhensible est ce qu’il y a de plus étranger à ce métier où les intérêts nationaux commandent chaque démarche et dictent aux sentiments. Ce que l’on fait, dit, ou annonce dans un contexte précis, peut prendre la signification d’une véritable déclaration de guerre ou alors d’une volonté d’expression et de démonstration d’amitié, de solidité des relations. Nous pouvons étaler des événements et laisser libre cours à des interprétations : Paul Biya se trouve en visite aux Etats-Unis et est reçu à la Maison Blanche en mars 2003, lorsque ce pays annonce l’invasion de l’Irak. C’est suffisamment grave pour être relevé.

Dans la pratique diplomatique, le président camerounais aurait du reprendre immédiatement son avion pour rentrer chez lui en signe de protestation car le geste conduisait à l’associer et le rendre solidaire de façon explicite, à la décision américaine qui on le sait était condamnée par le conseil de sécurité de l’Onu et par la majorité des Etats membres de l’organisation. Or pour y être resté et continué sa visite, Paul Biya a clairement et explicitement soutenu l’invasion de l’Irak. Notre lecture est strictement professionnelle et scientifique.

Le deuxième cas concerne l’arrestation et la mise en examen de l’ex épouse du président rwandais qui vit en exil en France, au même moment où Nicolas Sarkozy le président français, se trouve à Kigali pour une visite d’Etat qui scelle la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. Il n’y a eu aucune peine pour tous les analystes, de conclure raisonnablement, à un marché, à une démonstration de changement de cap, à un choix en faveur du régime de Kagamé.

Le gouvernement israélien a attendu que le vice président des Etats-Unis soit en visite dans le pays, pour annoncer de nouvelles constructions de logements dans les territoires palestiniens, envoyant un message on ne peut plus direct et décisif à l’administration Obama. Dès le lendemain, c’est le Premier ministre en personne qui s’est fendu en regrets, mettant en avant un problème de coordination au sein de son cabinet.

Il y a dans la succession des faits, la traduction d’une volonté à la fois d’imposer une stratégie, et de rappeler à des acteurs externes qui pourraient se faire des illusions (arables et européens), l’indépendance, la puissance, et la marge de manœuvre immense de l’Etat d’Israël face à son super et incontournable protecteur. A ce niveau, la plus banale et la plus innocente pour ne pas dire naïve des interprétations, renvoie immédiatement à un défi lancé au président Obama en personne. Les excuses et les regrets n’y peuvent rien, et il était bon, qu’il lui soit annoncé, que Israël et ses soutiens multiples et pluriels, n’avaliseront jamais sa politique, exactement comme ils n’avaient jamais soutenu ni souhaité son élection. La stratégie au fond consiste à dire à l’administration actuelle qu’on ne lui fera pas de cadeaux, et que attend impatiemment de la voir débarrasser le plancher. Obama partira et laissera donc le dossier intact. Israël n’entend point le traiter avec lui.

Au-delà de cette crise. Rétorsion, représailles ?

Il est surtout important de prendre la mesure du comportement étatique lorsque les mêmes actes, déclarations ou faits regrettés, sont confirmés par la suite. En effet les regrets jouent deux rôles : un rôle de prévention et d’atténuation de la portée, et un rôle de conformisme protocolaire et de convivialité diplomatique. Dans la pratique des relations internationales, les Etats ne se font aucun cadeau à un certain niveau, à certains moments, et sur certaines questions. Intervenants comme des règlements de comptes comme pour la sauvegarde des intérêts cruciaux et identitaires, les actions suivent les actions et les déclarations suivent les déclarations. Dans le principe, la rétorsion, simple réplique sans grande démonstration, peut se résoudre en une réciprocité d’actions, à l’instar des expulsions simultanées ou concomitantes de diplomates. Mais à l’inverse, dans un niveau plus élaboré et plus brutal, voire méchant et retentissant, les Etats choisiront les représailles. Ici, il peut s’agir d’actions armées, de faits violents, de fermeture de frontières avec effet d’annonce, d’arrestations et d’emprisonnements.

Les regrets jouent alors ici, de temporisateur réel lorsque de façon franche, un acte préjudiciable à un autre Etat ou à un groupe d’Etats, n’a pas été intentionnelle. Il sera bien évidemment facile de vérifier et de confirmer la bonne foi, et d’éviter toute rétorsion ou toutes représailles. Dans le cas de l’acte posé par Israël, c’était volontaire et le gouvernement de ce pays sait que les Etats-Unis de part leur attachement ultra stratégique, ne sont pas en mesure de faire plus que bavarder. Washington déverse plus de vingt milliards de dollars annuellement à l’Etat d’Israël en aide militaire et en assistance directe pour plusieurs programmes. La vraie projection géopolitique tendrait à faire de l’Etat d’Israël, le cinquante unième Etat fédéré de la fédération américaine.

L’on peut encore évoquer le cas de l’Airbus, un avion de transport de la compagnie Iran Air, abattu avec 290 passagers à bord au dessus du Golfe par la marine américaine au moment où la tension entre les deux pays était à son paroxysme. Les Etats-Unis avaient alors exprimé leurs regrets, invoquant la confusion dans l’interprétation des renseignements militaires. Tout reste possible dans ce cas, quant à la bonne ou la mauvaise foi. Mais ce qui est évident, c’est que face aux Etats-Unis, on ne voit pas très bien quelle mesure de réponse, l’Iran pouvait vraiment mettre en œuvre, compte tenu de la disproportion des forces.

Il faut par ailleurs comprendre que les regrets cachent parfois mal, une forme de mise en scène pour rappeler des évidences. Le candidat camerounais pour un siège africain à la Cour internationale de justice de la Haye, le professeur Maurice Kamto, fut battu par un autre prétendant de nationalité somalienne. En fait, le soutien du Groupe africain, du Groupe arabe et même une partie du Groupe latino américain, avait manqué à notre candidat, bien qu’il fût de loin, le plus compétent, le plus méritant et le plus expérimenté. Les partenaires aAfricains, parmi lesquels quelques grands à l’instar de l’Egypte, de l’Afrique du Sud et du Nigéria, se contentèrent de présenter leurs regrets au gouvernement camerounais par la suite. Or la réalité était toute autre. Ces pays et groupes de pays, avaient simplement ordonné un mot d’ordre très diplomatique de représailles, contre le Cameroun pour son soutien étroit à l’Etat d’Israël lors des votes au sein des institutions du système des Nations Unies.

Nous avions alors vécu, un cas exemplaire de la validation de la primauté des constances des intérêts nationaux, dans les enjeux. Dans la longue histoire de la Cour internationale de justice, rares sont en effet les candidats à la fonction de juge, qui ont réuni les compétences et les conditionnalités du professeur Kamto. Et contrairement à ce qui a été dit, le Cameroun s’était pris tôt dans la quête de soutiens des pays amis, avait déployé des moyens et des délégations substantielles, et son président s’était, pour une fois, investi personnellement.

Les membres de l’Onu avaient simplement sacrifié un brillant candidat sur l’autel impitoyable des représailles diplomatiques, pour après s’en remettre à la symbolique hypocrite mais intelligible et professionnelle des regrets./.

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1 Réaction

  1. Paul dit :

    Le desequilibre actuel des relations actuelles entre les deux pays a des motifs plus profonds que des erreurs d’interpretation. C’est des conflits de vision. Je serais tres heureux d’avoir un echange « plus academique » avec le Prof sur la question. Pourrais je avoir votre contact e-mail?

    . . . . .
    Assistant Professor
    Department of Political Science and Government
    Loyola University Chicago
    6525 Sheridan Road
    Chicago, IL60626, USA
    ptangabomo@luc.edu

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